Ron Unz établit un parallèle entre l’assaut soviétique contre le palais afghan en 1979 et l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro par les États-Unis, prédisant un déclin de l’impérialisme américain comparable à l’effondrement de l’URSS. Il anticipe une riposte chinoise sous la forme d’un blocus de Taïwan, ainsi qu’une réponse russe consistant en une frappe de missile Oreshnik contre une cible de l’OTAN. Cette hypothèse s’inscrit dans le prolongement du défi lancé par Vladimir Poutine à l’Alliance atlantique pour un « duel technologique » destiné à démontrer la supériorité de l’armement russe, traduit en fin d’article.

Par Ron Unz, 5 janvier 2026

Source : unz.com

Traduction : lecridespeuples.substack.com

L’une des opérations de forces spéciales les plus parfaitement exécutées du dernier demi-siècle eut lieu en 1979, lorsque des commandos soviétiques prirent d’assaut le palais présidentiel afghan, pourtant lourdement défendu, tuant [le Président] Hafizullah Amin ainsi que plusieurs de ses principaux collaborateurs. Cette action permit à Moscou d’installer un gouvernement de remplacement bien plus conforme à ses intérêts, même si elle déboucha sur une longue guerre en Afghanistan contre des guérilleros musulmans.

Le dirigeant soviétique Leonid Brejnev, âgé, décrépit et dont la fin était proche, dut éprouver une immense fierté à l’issue de cette opération couronnée de succès, tout comme ses collègues du Politburo, tout aussi sénescents. Je suis certain qu’ils pensaient tous y voir la preuve que l’Union soviétique et sa puissante armée demeuraient aussi robustes et vigoureuses que ne le proclamaient inlassablement les éditoriaux propagandistes de la Pravda.

Mais malgré ce succès militaire momentané, l’économie et le système politique soviétiques continuèrent de se détériorer. À peine une douzaine d’années plus tard, l’URSS s’effondrait et se désintégrait, et l’État russe qui lui succéda entra rapidement dans l’une des pires périodes de toute son histoire nationale.

Je pense qu’il convient de garder à l’esprit cette leçon du passé alors que l’administration Trump et ses flagorneurs dépourvus d’esprit critique se rengorgent aujourd’hui d’avoir réussi à s’emparer du président vénézuélien Nicolás Maduro et de son épouse. Ceux-ci sont désormais, de manière assez surréaliste, traduits devant le tribunal fédéral du district de Manhattan, l’un des chefs d’accusation visant ce chef d’État étranger étant apparemment la détention illégale d’armes à feu.

Aucun sketch des Monty Python n’aurait osé inclure des éléments aussi extravagants.

L’enlèvement spectaculaire du président vénézuélien a fait suite au blocus récemment imposé par nos soins à son pays, ainsi qu’à la saisie subséquente de plusieurs grands pétroliers vénézuéliens en haute mer, sur la base de notre déclaration unilatérale selon laquelle ils avaient été « sanctionnés ». Se félicitant ouvertement de ces actes manifestes de piraterie internationale, le président Donald Trump s’était vanté, lors de sa conférence de presse d’il y a quelques semaines, de son intention de conserver ce pétrole ou, éventuellement, de le vendre.

Puis, lors de la conférence de presse d’hier annonçant la capture triomphale du président Maduro, Trump a déclaré que les États-Unis contrôleraient désormais le Venezuela et que notre pays « récupérerait » les réserves pétrolières vénézuéliennes, lesquelles, selon lui, nous appartiennent de plein droit.

Bien que ni moi ni quiconque ne puisse être absolument certain de ce que le président américain entendait exactement par ces déclarations audacieuses, celles-ci semblent établir un précédent d’une dangerosité exceptionnelle pour les relations internationales entre des nations supposément souveraines.

Ces dernières semaines, la politique de Trump à l’égard du Venezuela a conduit certains de ses détracteurs à l’accuser de renouer avec la tristement célèbre « diplomatie de la canonnière » du président Theodore Roosevelt au début du XXᵉ siècle. Mais ces accusations sont entièrement infondées. Ni les États-Unis ni aucun autre pays civilisé n’ont jamais adopté des mesures aussi étranges et aussi manifestement illégales, ni au cours du XXᵉ siècle ni durant les centaines d’années qui l’ont précédé — du moins, rien de tel ne me vient à l’esprit.

Le colonel Douglas Macgregor, expert militaire reconnu, a exprimé une vive inquiétude face au comportement scandaleux du pays qu’il a servi pendant de longues années.

Dans une excellente interview accordée à l’universitaire norvégien Glenn Diesen peu après les annonces publiques de Trump, le professeur Jeffrey Sachs, de l’université Columbia, a souligné le caractère totalement arbitraire et illégal de la politique américaine actuelle. Trump se contente de prendre toutes les décisions qui lui passent par la tête, tandis que ni le Congrès, ni les Nations unies, ni aucun autre organe juridique susceptible de se prononcer sur de telles questions ne fait entendre la moindre objection.

Sachs estimait que l’attaque soudaine de Trump contre le Venezuela serait probablement suivie, à brève échéance, par la saisie et l’annexion du Groenland danois, un projet d’expansion territoriale américaine que Trump avait vivement promu durant les premiers mois de sa présidence. Stephen Miller figure parmi les conseillers les plus influents de Trump et, pas plus tard qu’hier, son épouse Katie Miller a publié sur Twitter une image de cette vaste île recouverte du drapeau américain, accompagnée du seul mot : « BIENTÔT ». Cette publication a dépassé les vingt millions de vues.

Sachs pensait que, même si les États-Unis franchissaient une telle étape radicale, nos vassaux européens dociles s’aligneraient très probablement sur cette décision et en approuveraient les conséquences, en dépit des dispositions explicites de défense mutuelle inscrites dans l’alliance militaire de l’OTAN, alliance que le Danemark a rejointe en tant que membre fondateur il y a plus de soixante-quinze ans. Peut-être que les projets de Trump visant à annexer le Canada suivront, à terme.

J’ai également trouvé intéressant que Sachs établisse une analogie marquée entre la situation actuelle des États-Unis et la transformation de la République romaine en Empire romain. Il a souligné que, si Auguste avait initialement conservé le simple paravent des institutions républicaines lors de la fondation du Principat, la véritable nature de la monarchie absolue héréditaire qu’il avait ainsi instaurée est devenue de plus en plus évidente sous Tibère et ses autres successeurs. Le mois dernier, j’ai publié un article développant des idées similaires.

Les précédents juridiques comptent évidemment bien peu à une époque d’anarchie totale du droit international ; mais s’ils avaient la moindre importance, Trump aurait dû examiner avec soin les implications potentielles de certaines de ses récentes actions.

Au cours des dernières semaines, il a progressivement intensifié sa pression sur le Venezuela en décrétant un blocus naval unilatéral et en saisissant plusieurs de ses pétroliers dans les eaux internationales, prenant ces mesures sans autre justification juridique que la supériorité de la force militaire qu’il a déployée.

Les exportations de pétrole constituaient la principale source de revenus de ce pays et, en les interrompant, il a démontré l’ampleur des dommages économiques qu’il était en mesure d’infliger. Cela s’est ajouté à l’effet de levier qu’il semble avoir exercé en parvenant, d’une manière ou d’une autre, à faire neutraliser les défenses aériennes militaires locales lorsqu’il a lancé son raid visant à capturer Maduro. Mais au jeu du blocus, les coups peuvent être rendus.

La Chine figurait parmi les principaux importateurs de pétrole vénézuélien, et l’un des pétroliers saisis par Trump transportait du brut qu’elle avait déjà acheté. À peu près au même moment, il a annoncé la vente supplémentaire de 11 milliards de dollars d’armements sophistiqués à Taïwan, notamment des missiles capables de frapper des villes chinoises. Pour ajouter l’insulte à la blessure, l’enlèvement du président Maduro par Trump est intervenu quelques heures seulement après que celui-ci eut tenu de longues réunions avec une délégation chinoise de haut niveau en visite, ce qui a dû constituer un embarras majeur pour le gouvernement chinois.

Je doute que la Chine accueille favorablement la perspective de voir ses villes placées à portée de missile des nouveaux systèmes d’armes que Trump s’apprête à livrer à Taïwan ; elle pourrait donc décider que le moment est venu de prendre enfin des mesures décisives.

Une invasion directe de Taïwan serait hors de question. Mais si Trump peut décréter sans justification un blocus contre le pays indépendant qu’est le Venezuela, la Chine peut assurément soutenir qu’elle dispose du même droit à l’égard d’une île que le gouvernement américain, comme presque le monde entier, reconnaît depuis longtemps comme faisant partie intégrante d’une Chine unique et unifiée. De fait, à la fin du mois de décembre, la Chine s’est livrée à des démonstrations de force d’une extrême gravité, menaçant d’imposer un « étranglement » à ce qu’elle a toujours considéré comme une province rebelle et séparatiste.

Un tel blocus exercerait non seulement une pression considérable sur le gouvernement taïwanais, mais aussi sur les États-Unis et le reste de l’Occident. Les fonderies taïwanaises produisent la majorité des micropuces mondiales, dont jusqu’à 90 % des plus avancées. Si le Venezuela est un important producteur de pétrole, ses exportations ne représentent qu’une fraction relativement modeste de cette matière première mondiale et fongible. En revanche, sans les micropuces taïwanaises, une grande partie de la production industrielle occidentale serait rapidement paralysée, et je ne vois pas clairement ce que les États-Unis ou leurs alliés pourraient faire pour y remédier.

Bien que nous nous vantions depuis des générations de ce que notre marine, sans égale, contrôle les eaux de cette région, les transformations spectaculaires de la technologie militaire au cours des deux dernières décennies ont profondément modifié cet équilibre des forces.

Si nos forces tentaient de briser un tel blocus naval chinois et qu’un conflit éclatait, l’issue serait vraisemblablement extrêmement déséquilibrée. La Chine a accumulé un arsenal colossal de missiles conventionnels et hypersoniques, tandis que nos propres systèmes de défense aérienne se révèlent relativement inefficaces. Je ne suis pas un expert militaire, mais je ne vois vraiment rien qui empêcherait les Chinois d’utiliser des salves de missiles pour couler immédiatement tous les porte-avions et autres navires de guerre américains présents dans la région, tout en détruisant l’ensemble de nos bases aériennes dans un rayon d’environ 1 600 kilomètres, remportant ainsi la guerre dans les vingt-quatre premières heures.

En réalité, l’idée selon laquelle les États-Unis seraient décisivement vaincus après seulement un jour ou deux de combats pourrait même être une conclusion excessivement prudente. Le mois dernier, un rapport du Pentagone ayant fuité indiquait que les Chinois pourraient détruire nos plus grands porte-avions « en quelques minutes ». Il est donc possible que les États-Unis subissent une défaite militaire écrasante dès la première heure, ou les deux premières heures, du conflit.

Je pense que le seul facteur plausible susceptible de retenir les dirigeants chinois, réputés prudents, de prendre de telles mesures serait la crainte que, face à un résultat aussi sombre et humiliant, notre unique réponse militaire possible ne soit le recours à l’arme nucléaire, et qu’ils redoutent que nos dirigeants, totalement irrationnels, n’y aient effectivement recours.

Étonnamment, notre attaque soudaine contre la capitale du Venezuela et l’enlèvement de son président n’ont peut-être même pas constitué les actions les plus choquantes et les plus dangereuses entreprises récemment par notre gouvernement.

Il y a environ une semaine, une vague massive d’environ quatre-vingt-dix drones explosifs a attaqué la résidence personnelle du président russe Vladimir Poutine à Novgorod, dans ce qui semblait manifestement être une tentative d’assassinat de grande ampleur. Tous les drones ont été abattus par les défenses aériennes russes, et la CIA a déclaré que la cible de l’attaque était en réalité une base militaire située à proximité, ce qui a conduit Trump à affirmer que Poutine mentait.

Cependant, des analystes tels que l’ancien agent de la CIA Larry Johnson ont souligné que les affirmations de la CIA, selon lesquelles elle connaissait la destination exacte des drones, indiquaient en réalité une implication directe de celle-ci dans l’attaque. Parallèlement, les autorités russes ont annoncé avoir déchiffré les coordonnées prévues à partir de l’une des puces électroniques récupérées, démontrant que la résidence de Poutine avait bien été la cible, et elles ont remis une partie de ces preuves matérielles à des représentants américains. Que les Ukrainiens aient ou non eux-mêmes lancé les drones, une frappe d’une telle portée nécessitait presque à coup sûr l’utilisation directe de renseignements américains sur les cibles, ce qui implique que notre pays était très probablement impliqué.

La résidence de Poutine se trouvait à plus de 320 kilomètres de toute frontière russe ; une frappe de drones aussi profondément à l’intérieur du territoire russe était donc d’une imprudence et d’un caractère provocateur extrêmes. La somptueuse résidence Mar-a-Lago de Trump est située sur la côte floridienne, et je doute qu’il apprécierait qu’elle soit visée par des drones explosifs ou une frappe de missiles, surtout si lui-même et sa famille s’y trouvaient à ce moment-là. En outre, la piètre qualité des systèmes américains de défense aérienne augmenterait considérablement la probabilité qu’une telle attaque réussisse au moins partiellement, la résidence de Trump risquant d’être gravement endommagée, voire totalement détruite.

Il serait évidemment extrêmement imprudent de la part des Russes d’envisager de telles mesures de représailles, aussi juridiquement fondées qu’elles puissent être.

Mais je pense que Poutine et son gouvernement doivent enfin réagir avec une fermeté suffisante pour dissuader la poursuite de ces provocations américaines. Par le passé, ils ne l’ont pas fait, ce qui a entraîné une escalade continue des actions occidentales, l’équipe de sécurité nationale ignorante et belliqueuse de Trump semblant s’être convaincue que les Russes étaient militairement si faibles que leurs dirigeants pouvaient être attaqués régulièrement en toute impunité.

Autre exemple de ces provocations occidentales : il y a à peine quelques jours, un nouveau général russe trois étoiles a été assassiné à Moscou dans un attentat à la voiture piégée, le troisième officier supérieur à subir ce sort au cours de l’année écoulée.

Je me demande comment réagirait l’Amérique si les Russes se mettaient à assassiner nos propres généraux de haut rang à l’aide de voitures piégées dans les rues de Washington, D.C.

Une fois encore, bien qu’une telle riposte de la Russie puisse être pleinement justifiée, il serait extraordinairement imprudent pour les Russes d’envisager de franchir ce pas.

Alors, quelles mesures les Russes devraient-ils prendre ? S’ils se contentaient d’intensifier leurs bombardements de missiles sur les villes ukrainiennes ou d’endommager davantage le réseau électrique de ce malheureux pays par des frappes supplémentaires de drones, je doute que le gouvernement américain s’en soucie le moins du monde.

Les forces russes ont continué à progresser sur le champ de bataille, mais la guerre entrera bientôt dans sa cinquième année, et la chair à canon ukrainienne, volontaire ou non, soutenue par l’argent et les armes occidentales, semble prête à poursuivre le conflit encore longtemps. Depuis des années, divers experts militaires prédisent régulièrement l’effondrement imminent des lignes de front ukrainiennes, et ils se sont toujours révélés dans l’erreur.

Mon point de vue, quelque peu à contre-courant, est que l’OTAN constitue en réalité le ventre mou de la résistance militaire ukrainienne. Sans le soutien financier, politique et matériel des pays de cette alliance, les Ukrainiens auraient depuis longtemps jeté l’éponge ou le gouvernement de leur pays se serait effondré.

Poutine a été formé au droit et, de l’avis général, il adopte une approche très légaliste des questions de guerre et de paix. Mais au regard du droit international, les pays de l’OTAN sont manifestement devenus des cobelligérants dans ce conflit, et les Russes auraient parfaitement le droit de cibler militairement l’OTAN s’ils choisissaient de le faire. Et si le coup approprié était porté avec discernement, il pourrait briser l’alliance et mettre fin à la guerre en Ukraine d’un seul coup.

La perte de l’énergie russe bon marché a provoqué de graves difficultés économiques dans de nombreux pays européens membres de l’OTAN, et la popularité de la plupart de leurs dirigeants actuels a plongé à des niveaux extrêmement bas, avec des taux d’approbation à peine supérieurs à un chiffre pour Keir Starmer en Grande-Bretagne et Emmanuel Macron en France, et tout aussi désastreux pour la plupart de leurs homologues.

Cependant, le complexe médiatico-propagandiste occidental s’est révélé extrêmement puissant et efficace, parvenant à convaincre une très large majorité des élites de l’Union européenne ainsi que la plupart des citoyens ordinaires que la Russie représente un danger redoutable pour leurs pays, cherchant peut-être à les envahir et à les conquérir, alors même qu’il n’existe absolument aucune preuve étayant de telles absurdités.

L’une des raisons de cette situation paradoxale tient au fait que les gouvernements européens et le super-État qu’est devenue l’UE ont adopté une posture quasi totalitaire dans leur volonté de réprimer les opinions dissidentes. Dans un retournement absolument stupéfiant, l’ancien homme politique britannique de longue date George Galloway, l’une des figures les plus importantes des médias indépendants de son pays, a été contraint de s’exiler après avoir critiqué la guerre en Ukraine, comme il l’a expliqué dans une interview accordée à Tucker Carlson il y a un mois.

Ou considérez le cas plus récent du colonel Jacques Baud, expert suisse en matière militaire et de renseignement, qui a travaillé pendant des décennies pour les Nations unies et d’autres organisations internationales hautement respectées. Ces dernières années, il s’est fait connaître d’un large public grâce aux analyses prudentes et solides qu’il a livrées dans de nombreuses interviews sur des podcasts populaires, son expertise lui permettant d’apporter un éclairage substantiel sur les conflits en cours en Ukraine et au Moyen-Orient.

Puis, à la toute fin de l’année 2025, il a soudainement été « sanctionné » par les autorités de l’UE, qui l’ont absurdement qualifié de propagandiste russe pour la seule raison qu’il exprimait des opinions différentes des leurs.

Bien qu’il n’ait jamais été accusé d’avoir enfreint la moindre loi, et encore moins condamné pour quelque infraction que ce soit, la sanction administrative d’une sévérité remarquable qui lui a été infligée a immédiatement entraîné le gel de l’ensemble de ses comptes bancaires et une interdiction de voyager, sans la moindre explication, sans possibilité de recours et sans aucun contrôle judiciaire. Cette punition, d’un caractère kafkaïen frappant, a de fait appauvri et assigné à résidence une personne n’ayant commis aucun crime.

Dans une interview récente, M. Baud a souligné le caractère profondément étrange de la situation actuelle. L’idée d’imposer des sanctions lourdes sur la base de simples décisions administratives, sans aucune intervention de tribunaux ni d’avocats, renvoie à l’époque pré-lumières du XVIIᵉ siècle, lorsque un monarque absolu pouvait infliger des châtiments à sa guise ou selon son caprice, sans que les victimes disposent du moindre recours juridique.

Baud a commencé sa carrière dans les services de renseignement militaire pendant la guerre froide et a rappelé que, durant toutes ces décennies, la Pravda et d’autres publications soviétiques étaient librement vendues dans les librairies locales, sans que personne ne suggère jamais qu’elles devaient être interdites, tandis que les partis communistes locaux pro-soviétiques demeuraient tout aussi légaux. L’establishment politique occidental de l’époque était suffisamment sûr de lui pour tolérer de telles pratiques ; ses successeurs actuels semblent, en revanche, considérer que, sur de nombreux sujets, leur position est si fragile qu’ils doivent recourir à une répression idéologique extrême, à l’image de ce que faisaient parfois les pays de l’ancien Pacte de Varsovie, leurs adversaires d’alors. Si qualifier l’Union européenne actuelle d’« EURSS » relève évidemment de la satire, cette expression n’en recèle pas moins une part de vérité considérable.

Ainsi, par une combinaison de propagande médiatique puissante et de censure ou de répression de nombreuses voix dissidentes parmi les plus efficaces, la majorité des citoyens européens et leurs dirigeants politiques ont été maintenus dans une hostilité féroce à l’égard de la Russie et dans un soutien sans faille à la guerre en Ukraine. Ils semblent croire que, sans la résistance continue de l’Ukraine, la Russie pourrait bientôt chercher à les contrôler ou à les détruire.

Un moyen évident de dissiper cette croyance consisterait à démontrer que, depuis des années, la Russie dispose déjà de la capacité de faire ce qu’elle voudrait à ces pays. En effet, malgré l’immensité du budget militaire américain et les centaines de milliards supplémentaires dépensés chaque année par ses vassaux européens, l’OTAN dans son ensemble aurait été incapable de mettre en place une défense efficace contre de telles attaques russes. Si cela peut être établi, c’est donc l’absence d’intention, et non l’absence de capacité, qui doit expliquer pourquoi aucune action agressive de ce type n’a eu lieu jusqu’à présent.

Au cours de l’année ou des deux dernières années, j’ai soutenu à plusieurs reprises que cela pourrait prendre la forme d’une attaque de démonstration russe visant le symbole central de son adversaire au sein de l’OTAN, tout en causant probablement peu, voire aucune, victime. Je considère cette option comme la moins mauvaise dont disposerait la Russie, bien moins dangereuse et susceptible d’entraîner une escalade qu’une frappe faisant de nombreuses victimes, sans même évoquer le franchissement du seuil nucléaire.

Comme je l’ai expliqué l’an dernier :

La Russie possède actuellement le plus vaste arsenal nucléaire au monde, le nombre estimé de ses ogives dépassant légèrement celui des États-Unis. Plus important encore, elle déploie également une gamme extrêmement puissante de missiles hypersoniques impossibles à intercepter, qui peuvent être chargés d’ogives conventionnelles ou nucléaires. Malgré notre budget militaire annuel gargantuesque, comparable à celui du reste du monde réuni et plusieurs fois supérieur à celui de la Russie, tous les efforts américains visant à développer des systèmes de missiles avancés de ce type ont été marqués par des années d’échecs répétés et embarrassants.

Il y a quelques mois, la Russie a également procédé à une démonstration réussie de son nouveau système révolutionnaire de missiles hypersoniques Oreshnik, qui, même dans sa version strictement conventionnelle, offre une puissance de frappe comparable à celle d’une ogive nucléaire, permettant ainsi à la Russie d’infliger des destructions sans précédent sans franchir le seuil nucléaire…

Tout observateur objectif reconnaît que le conflit actuel s’apparente à une guerre par procuration de l’OTAN contre la Russie, l’OTAN fournissant le soutien financier massif, les armements avancés, la formation, les renseignements de ciblage et même le personnel clé qui ont permis à l’Ukraine de causer de graves difficultés à la Russie. Grâce à cet appui total de l’OTAN, les forces ukrainiennes ont fréquemment infligé des pertes sévères à des forces russes pourtant largement supérieures. En réalité, au regard des normes du droit international, l’OTAN est depuis longtemps devenue co-belligérante dans ce conflit, même si, pour des raisons géopolitiques, les Russes, d’une extrême prudence, ont refusé de proclamer publiquement cette réalité et d’adopter des mesures de représailles.

Une telle prudence n’est pas infondée. Pris ensemble, les pays membres de l’OTAN totalisent près d’un milliard d’habitants ; leurs dépenses militaires annuelles récentes représentent 54 % du total mondial, soit environ 1 300 milliards de dollars, et leur PIB cumulé atteint près de 50 000 milliards de dollars. À l’inverse, la population de la Russie n’est que de 138 millions d’habitants, ses dépenses militaires s’élèvent à 145 milliards de dollars et son PIB total avoisine 2 000 milliards de dollars. La Russie apparaît ainsi désavantagée dans un rapport d’environ 7 pour 1 en termes de population, 9 pour 1 en matière de dépenses militaires et 25 pour 1 en ce qui concerne le PIB. Tous ces chiffres financiers sont exprimés en dollars nominaux, et l’utilisation de dollars en parité de pouvoir d’achat, bien plus réalistes, réduirait ces ratios d’un facteur deux ou davantage ; un déséquilibre considérable subsisterait néanmoins. De même, l’inclusion de la Chine, alliée proche de la Russie, suffirait largement à compenser ces écarts, mais les forces militaires chinoises sont presque entièrement concentrées sur le détroit de Taïwan, la mer de Chine méridionale et d’autres zones côtières voisines, de sorte que leur puissance considérable ne peut être aisément projetée sur le théâtre européen, où la Russie affronte l’OTAN…

Étant donné que la population totale et la base industrielle de l’OTAN dépassent de très loin celles de la Russie, si l’OTAN demeure unie, la Russie pourrait finir par être progressivement épuisée. Ce qui devait initialement être une attaque punitive très limitée contre l’Ukraine, prévue pour ne durer que quelques semaines [note : il parait absurde de prétendre que la Russie, qui savait qu’elle allait affronter tout « l’Occident collectif », ait cru lancer une guerre-éclair], se prolonge désormais depuis bien plus de trois ans, entraînant des pertes humaines massives des deux côtés, et il est impératif d’y mettre un terme. Dans le même temps, l’absence de représailles russes suffisamment fermes contre l’OTAN n’a fait qu’encourager les dirigeants occidentaux à adopter des mesures de plus en plus imprudentes et provocatrices, susceptibles, à terme, de conduire à une catastrophe mondiale.

Un aspect singulier de ce conflit est que la Russie a, pour l’essentiel, combattu l’OTAN avec les mains liées dans le dos. Des missiles de l’OTAN, utilisant les renseignements de ciblage et le personnel clé de l’Alliance — juridiquement dissimulés derrière le paravent de son mandataire ukrainien — ont régulièrement frappé en profondeur le territoire russe, infligeant de nombreux coups sérieux, notamment en coulant le navire amiral et d’autres bâtiments de la flotte russe de la mer Noire, tandis que la Russie a refusé de riposter de manière équivalente. De fait, les pays de l’OTAN ont constitué un sanctuaire sûr pour la production et l’assemblage du matériel et des systèmes militaires destinés à équiper les forces ukrainiennes, sans courir le moindre risque de représailles russes. Des villes russes ont été frappées par des missiles de l’OTAN, mais les villes de l’OTAN et leurs populations n’ont été exposées à aucune menace comparable…

[Note : En conclusion, Ron Unz suggère que pour se défendre face aux attaques de l’OTAN, la Russie annonce qu’elle s’apprête à frapper son quartier général à Bruxelles, avec un préavis de 3 jours pour minimiser toute perte humaine, et mette sa menace à exécution afin de démontrer la supériorité de ses armes ; elle menacerait ensuite de frapper les porte-avions américains en cas de nouvelle agression ; nous ne traduisons pas cette section, qui ne parait pas réaliste (la Russie commencerait plutôt par frapper des cibles de l’OTAN en Europe de l’Est), mais plutôt l’intervention de Poutine qui l’a inspirée, dans laquelle en réponse à une question sur le système de missiles Oreshnik, il lance effectivement un tel défi à l’OTAN, qui n’a pas accepté ce « duel de haute technologie du XXIᵉ siècle ».]

Source : en.kremlin.ru, 19 décembre 2024

« Konstantin Kokoveshnikov : Je ne peux m’empêcher de vous interroger sur les déclarations que nous avons entendues ces dernières semaines à propos des images des premiers essais de combat du tout dernier missile Oreshnik, diffusées dans le monde entier. On a le sentiment qu’il ne présente véritablement aucun point faible, mais l’Occident continue de qualifier l’Oreshnik de simple modification d’anciennes armes soviétiques, affirmant que ce missile peut être intercepté par la défense aérienne dès sa phase de lancement.

Comment réagissez-vous à ces affirmations ? Ce système présente-t-il des faiblesses ?

Si vous le permettez, j’aimerais poser une question de clarification : quel sens les concepteurs de l’Oreshnik ont-ils donné à ce nom — qui signifie « noisetier » ? Il en existe plusieurs interprétations.

Vladimir Poutine : Tout d’abord, s’agissant de l’ancienneté ou de la modernité de cette arme : il s’agit d’une arme moderne, entièrement nouvelle. Toute avancée, quel que soit le domaine, s’appuie sur des conceptions et des réalisations antérieures que l’on utilise pour progresser. Cela vaut également pour le système Oreshnik.

Oui, il repose sur des conceptions précédentes, mais celles-ci ont été élaborées à l’époque contemporaine russe. Nos scientifiques, concepteurs et ingénieurs se sont appuyés sur cette base pour créer quelque chose de nouveau, en coordonnant leurs travaux avec le ministère de la Défense, en tant que client contractuel. Lorsque j’ai finalement été informé de l’existence de ce système, j’ai participé aux discussions visant à déterminer s’il convenait de le produire ou non, en quelles quantités, à quel moment et selon quelles modalités.

Il s’agit d’un système nouveau. Comme je l’ai indiqué, c’est un système à portée intermédiaire et à courte portée.

Vous avez déclaré que certains experts occidentaux estiment que ce missile peut être facilement intercepté et détruit, notamment durant la phase de propulsion de sa trajectoire.

Que dirais-je à ces experts ? Il existe plusieurs types de systèmes de défense aérienne, comme vous le savez puisque vous travaillez pour la chaîne de télévision Zvezda, notamment les systèmes Patriot et les systèmes plus modernes THAAD. Je ne sais pas si l’Ukraine en dispose, mais je ne le pense pas. Si les Américains le souhaitent, ils peuvent déployer leurs systèmes THAAD en Ukraine. Ce sont des systèmes plus modernes, comparables à nos S-400. Les systèmes Patriot sont analogues à nos S-300, tandis que les THAAD sont similaires à nos S-400, bien qu’ils leur soient légèrement inférieurs.

Qu’ils envoient ces systèmes en Ukraine, et nous demanderons à nos compatriotes en Ukraine de nous informer sur les solutions modernes offertes par ces systèmes que nous pourrions exploiter. Je ne plaisante pas lorsque je dis « nos compatriotes », car il y a en Ukraine des personnes avec lesquelles vous pouvez parler ; beaucoup d’entre elles rêvent, avec nous, de libérer leur pays du régime néonazi.

Il existe également d’autres systèmes de frappe, tels que le système de défense antimissile balistique (BMD), qui fut autrefois un sujet central de nos discussions. Nous avions alors demandé aux Américains de ne pas déployer ce système afin de ne pas être contraints de créer des armes capables de le contourner.

C’est précisément ce que nous avons fini par faire. Nous avons créé le véhicule planant Avangard, qui ne suit pas une trajectoire déterminée mais épouse le relief, sans s’élever dans l’espace, puisqu’il ne s’agit pas d’un missile balistique. Nous avons déployé d’importants efforts pour échapper aux systèmes de défense aérienne.

Dans l’ensemble, toute cette affaire constitue un produit coûteux pour les contribuables américains, qui contribue peu à la sécurité nationale. Néanmoins, ce système a été conçu et produit en grandes quantités.

Deux zones de lancement de missiles ont été établies respectivement en Roumanie et en Pologne. Environ 24 intercepteurs de missiles sont déjà déployés sur chacun de ces sites. Je ne m’en souviens pas avec certitude, mais je crois qu’il s’agit de systèmes appelés Standard Missile-3. Des missiles Standard Missile-3 Block 1B sont déployés en Roumanie. Leur portée effective est de 300 kilomètres et ils peuvent intercepter des cibles situées entre 80 et 250 kilomètres d’altitude.

Des systèmes d’armes encore plus redoutables sont déployés en Pologne, avec une portée et une altitude respectives de 1 000 et 500 kilomètres. Toutefois, notre système de missiles à moyenne portée Oreshnik est capable de frapper des cibles situées à 1 000, 1 500, plus de 3 000 kilomètres, et jusqu’à 5 500 kilomètres. Telle est sa portée.

En supposant que notre système soit positionné à 2 000 kilomètres, les intercepteurs de missiles déployés sur le territoire polonais seraient incapables de l’atteindre. Certes, ils affirment que les missiles sont relativement vulnérables durant la phase initiale de propulsion. Premièrement, rien n’atteindra ces bases de missiles, même si elles n’étaient pas protégées. Et, bien entendu, elles le sont. Rien ne peut les frapper. Il n’existe aucun système capable d’atteindre ces bases.

Deuxièmement, il faut du temps pour parcourir une telle distance, tandis que notre missile n’a besoin que de quelques secondes pour commencer à disperser ses ogives ; ensuite, il est trop tard. Il n’existe pratiquement aucune chance d’intercepter ces missiles.

Si les experts occidentaux que vous avez mentionnés pensent le contraire, ils devraient proposer à ceux qui, en Occident et aux États-Unis, les rémunèrent pour leurs analyses de mener une expérience technologique, un duel de haute technologie du XXIᵉ siècle.

Qu’ils choisissent une cible à Kiev, qu’ils y déploient l’ensemble de leurs moyens de défense aérienne et antimissile, et nous frapperons cette cible à l’aide d’un missile Oreshnik. Nous verrons alors ce qu’il adviendra.

Nous sommes prêts à mener cette expérience. L’autre partie l’est-elle ? En tout état de cause, nous n’excluons pas cette possibilité. Ce que je veux dire, c’est que tous leurs systèmes de défense aérienne et antimissile sont opérationnels.

Cela serait intéressant pour nous. Je vous rapporte ce que me disent les ingénieurs, les scientifiques et les spécialistes militaires. On formule également certaines appréciations au niveau des dirigeants politiques américains.

Menons cette expérience, ce duel technologique, et voyons ce qui se passe. Ce serait intéressant et, je le crois, utile tant pour nous que pour la partie américaine. »

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