Source : http://normanfinkelstein.com/2018/08/28/why-the-british-labour-party-should-not-adopt-the-ihra-definition-or-any-other-definition-of-antisemitism (28 août 2018).

Traduction : lecridespeuples.fr

Cet article est traduit à l’occasion de l’adoption le 3 décembre par l’Assemblée Nationale de la définition spécieuse de l’antisémitisme de l’Alliance Internationale pour la Mémoire de l’Holocauste (IHRA), qui inclut l’antisionisme. Le Parti Travailliste britannique de Corbyn, évoqué par Finkelstein, l’a pour sa part pleinement adoptée le 4 septembre 2018.

Pourquoi le Parti Travailliste britannique ne devrait pas adopter la définition de l’antisémitisme de l’IHRA ou de tout autre organisme.

Par Norman G. Finkelstein [*]

Le Parti Travailliste britannique adoptera-t-il la définition de l’antisémitisme élaborée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) ? Les dirigeants de la communauté juive britannique ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour forcer la main au Parti et le contraindre à l’accepter. Il doit prendre sa décision fatidique dans quelques jours. La définition est complétée par 11 illustrations. Sept d’entre elles, cependant, ne se réfèrent pas à l’antisémitisme en soi, mais plutôt à la critique d’Israël. Natan Sharansky a mis au point un Test-3D d’antisémitisme qui a ensuite été vanté par les partisans d’Israël : Diabolisation, Double standard, Délégitimation. Quel que soit le mérite de ces critères de contrôle, on pourrait dire que les illustrations de l’IHRA constituent un cas d’école du Test-3S de la censure politique : Suppression, Sélectivité de l’application, Spécificité de la plaidoirie. Avant de documenter cela, toutefois, le débat autour de l’adoption de la définition et des illustrations de l’IHRA doit être replacé dans un contexte plus large.

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La définition de l’IHRA impose des contraintes à la liberté d’expression au sein du Parti Travailliste. En un mot, c’est de la censure. On pourrait faire valoir que le Parti Travailliste est une organisation à laquelle quiconque est libre d’adhérer ou non, et qu’il a donc le droit de fixer des règles et des paramètres pour les déclarations publiques de ses membres. Mais la tradition de la gauche libérale, dont le Parti Travailliste est une émanation, a toujours attaché à la vérité une valeur primordiale et unique, et a reconnu que dans la quête de la vérité, un débat ouvert et sans entrave est essentiel.

John Stuart Mill, dans son exposé classique Sur la liberté, affirme que l’utilité d’une croyance était indissociable de sa vérité : « Aucune croyance contraire à la vérité ne peut vraiment être utile. » À l’autre bout du spectre politique, Lénine s’appuie sur le pouvoir de la vérité pour prendre l’avantage sur ses adversaires : « Les faits sont des choses têtues, comme disent les Anglais. »

Cependant, pour maîtriser fermement la vérité, la liberté de parole ne doit pas être entravée. Lorsque le jeune Karl Marx s’est fait connaître pour la première fois en tant que journaliste, « la presse anglaise », a-t-il déclaré avec approbation, jouissait « de la plus grande liberté possible », alors que la censure régnait en Allemagne. Cette entrave à la liberté de la presse était officiellement rationalisée au motif que seule l’intervention d’une autorité supérieure pouvait séparer le bon grain de l’ivraie. Si la censure visait effectivement à préserver ce qui avait de la valeur dans les déclarations et écrits des uns et des autres, argumentait Marx, cet objectif ne pourrait être atteint non pas par la censure unilatérale du pouvoir, mais par une politique radicalement opposée d’ouverture : « La censure est la critique en tant que monopole du gouvernement. Mais la critique ne perd-elle pas son caractère rationnel si elle n’est pas ouverte mais secrète […] : si elle opère non pas avec le couteau pointu de la raison, mais avec les ciseaux émoussés de l’arbitraire ; si elle ne fait qu’émettre des critiques en se soustrayant à toute possibilité de subir elle-même la moindre critique […] ; si elle est si peu critique qu’elle prend le jugement d’une personne pour la sagesse universelle, des ordres péremptoires pour des affirmations rationnelles, des taches d’encre pour des rais de lumière, les suppressions tordues du censeur pour des constructions mathématiques et la force brute pour des arguments décisifs ? »

Lorsqu’on lui a demandé beaucoup plus tard quelle était sa devise préférée, Marx a rejeté l’idée même de l’existence de vérités sacrées et inattaquables en répondant « De omnibus dubitandum » (« Il faut douter de tout »). En écho à Marx, John Stuart Mill, son antagoniste libéral, a observé que le seul test rationnel d’une conviction était sa capacité à résister à une critique sans entrave : « Les convictions auxquelles nous sommes le plus viscéralement attachés ont pour seule et meilleure garantie une invitation permanente au monde entier de prouver leur fausseté. »

Dans sa critique de la révolution bolchevique, Rosa Luxemburg a présenté une défense lyrique de la liberté d’expression sans réserve : « La liberté uniquement pour les partisans du gouvernement, uniquement pour les membres d’un parti, si nombreux soient-ils, signifie pas de liberté du tout. La liberté est toujours et exclusivement la liberté de ceux qui pensent différemment. » Elle défendait ce principe « non pas à cause d’un concept fanatique de ‘justice’, mais parce que tout ce qui est instructif, sain et purifiant en matière de liberté politique dépend de cette caractéristique essentielle, et son efficacité disparaît lorsque la ‘liberté’ devient un privilège spécial. » Dans un passage qui résonne aussi fort aujourd’hui que lorsqu’il a été écrit il y a un siècle, Luxemburg a affirmé que si la voie vers le socialisme reste un territoire inconnu, seule une critique libre et ouverte venue d’en bas peut permettre de découvrir des solutions aux inévitables défis imprévus et de corriger les erreurs inhérentes à sa construction : « L’hypothèse tacite qui sous-tend la théorie de la dictature du prolétariat élaborée par Lénine & Trotski est la suivante : que la transformation socialiste est une chose pour laquelle une formule toute faite est prête dans la poche du parti révolutionnaire, et n’a besoin que d’être menée énergiquement dans la pratique. Malheureusement – ou peut-être heureusement –, ce n’est pas le cas, ou heureusement. Loin d’être une somme de prescriptions toutes faites qui doivent seulement être appliquées, la réalisation concrète du socialisme […] est quelque chose qui est complètement caché dans les brumes du futur. Ce que nous possédons dans notre programme n’est autre que quelques indicateurs principaux quant à la direction générale à suivre […] Le socialisme, de par sa nature même, ne peut être décrété ni introduit par ukase […] Seule l’expérience est capable de corriger et d’ouvrir de nouvelles voies […] Toute la masse du peuple doit y participer. »

On pourrait se demander ce qu’il en serait dans le cas où la découverte d’une vérité contredirait l’autre idéal suprême de justice. Mais il s’agit d’une fausse opposition. Tout comme comme une fin noble ne peut justifier des moyens ignobles, la fin devant être aussi pure que les moyens qui l’entraînent, l’idéal de justice est aussi pur que la vérité qui l’informe. Si quelque chose est vrai, ce n’est pas seulement utile, aux yeux de John Stuart Mill, c’est aussi et nécessairement juste. Ou, comme le dit Antonio Gramsci, « Dire la vérité, parvenir ensemble à la vérité, est un acte communiste et révolutionnaire. »

Seule la vérité est utile. La vérité – les faits – est décisive dans les joutes idéologiques et intellectuelles ; la vérité ne peut émerger que d’un discours sans entrave ; l’indice de la liberté d’expression est son universalité ; une cacophonie de « vérités » concurrentes est indispensable aux tentatives et aux erreurs de la création d’un monde juste ; les vérités résultant de critiques impitoyables ne peuvent saper la justice, car celle-ci est fondée sur la vérité.

Tel est l’héritage historique du Parti Travailliste. Mais cet héritage est maintenant attaqué, car les représentants de la communauté juive britannique exhortent le Parti à adopter un code de censure.

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Fidèle à ses racines libérales voire libertaires, le Parti Travailliste, jusqu’à récemment, n’imposait aucune entrave à la liberté d’expression de ses membres, mais seulement à leur comportement. Son règlement intérieur stipulait : « Aucun membre du Parti ne doit adopter un comportement qui, de l’avis du Comité national constitutionnel (CNC), serait jugé préjudiciable, ni réaliser des actes qui, de l’avis de celui-ci, porteraient gravement préjudice au Parti […] Le CNC ne tiendra aucun compte des croyances et opinions de ses membres, ni de leur simple expression. » Mais en 2017, le Parti, agissant apparemment à la demande du mouvement juif anti-Corbyn en son sein, a métamorphosé cette règle en insérant des clauses qui empiétent profondément sur la liberté d’expression. La règle stipule actuellement :

« Aucun membre du Parti ne doit adopter un comportement qui, de l’avis du Comité exécutif national (CEN), serait jugé préjudiciable, ni réaliser des actes qui, de l’avis de celui-ci, porteraient gravement préjudice au Parti. Le CEN tiendra compte des codes de conduite en vigueur et considérera tout incident qui, à ses yeux, pourrait raisonnablement être considéré comme une preuve d’hostilité ou de préjudice fondés sur l’âge, le handicap, l’identité sexuelle originelle ou réassignée, le mariage ou PACS, la grossesse et la maternité, la race, la religion ou les convictions, le sexe ou l’orientation sexuelle comme des comportements préjudiciables au Parti : il s’agira entre autres d’incidents impliquant le racisme, l’antisémitisme, l’islamophobie ou toute forme de langage, de sentiments, de stéréotypes ou d’actes racistes, le harcèlement sexuel, les brimades ou toute forme d’intimidation envers une autre personne basée sur une caractéristique protégée déterminée par le CEN, où qu’elle se produise, qui seront considérés comme une conduite préjudiciable au Parti. Le CNC ne tiendra aucun compte des croyances et opinions de ses membres, ni de leur simple expression, sauf dans les cas incompatibles avec les objectifs et les valeurs du Parti, avec les codes de conduite convenus ou avec un préjudice à l’encontre de toute caractéristique protégée. » (c’est moi qui souligne)

Aucun des termes notoirement sensibles de ce Code de restriction de la liberté d’expression – « racisme, antisémitisme, islamophobie ou tout autre forme de langage… racistes » – n’est défini, ce qui en soi ne peut que jeter un voile sur la liberté d’expression : Qui doit déterminer et comment sera-t-il établi qu’une ligne rouge a été franchie ? De plus, le règlement interdit, en tant que sous-catégorie distincte, tous « sentiments » préjudiciables. Si cela dénote des sentiments non verbaux (car autrement, cela relèverait simplement du « langage raciste »), alors le Parti Travailliste est maintenant engagé dans la tâche impossible et morne de contrôler non seulement la parole, mais aussi les pensées et sentiments de ses membres. Si la camarade X refuse de fréquenter des hommes asiatiques, si le camarade Y refuse de fréquenter des filles musulmanes et que la camarade Z ne fréquente que des hommes juifs (car elle est orthodoxe), seront-ils traînés devant le CNSD (Comité national des sentiments douteux) ?

Même si le code de conduite révisé interdit explicitement l’antisémitisme, les représentants du judaïsme britannique ont lancé un ultimatum au Parti Travailliste : il doit également intégrer la définition de l’antisémitisme de l’IHRA dans toutes ses parties – sinon gare à lui ! Pour commencer, il est difficile de comprendre pourquoi les Juifs mériteraient un traitement spécial. En effet, de toutes les catégories protégées par le règlement, les Juifs britanniques sont les plus riches, les mieux organisés, les plus stratégiquement placés et les moins sujets à « l’hostilité et aux préjugés ». Si les organisations communautaires juives peuvent si ouvertement, effrontément et sans relâche, imposer leurs exigences au Parti Travailliste, c’est à cause du pouvoir politique énorme qu’ils peuvent exercer et de l’immunité politique dont ils jouissent. De plus, l’exigence est assez malséante, car elle implique que les vies juives seraient plus dignes – car méritant un traitement de faveur. Elle rappelle le chauvinisme ethnique nauséabond en jeu dans la stipulation selon laquelle l’Holocauste doit être séparé des « autres génocides ».

Il est encore plus troublant que la définition proposée porte si peu sur l’antisémitisme en soi et tellement sur Israël. Les défenseurs d’Israël disent souvent que l’État juif devrait être traité et jugé comme tout autre État ; de fait, ils ne cessent de répéter que ne pas le traiter ou le juger comme les autres États est antisémite. Mais aucun autre État au monde ne bénéficie d’une dérogation spéciale dans le Code de conduite du Parti Travailliste ; de fait, aucun autre État n’y est même mentionné. La communauté juive britannique impose-t-elle un Code antisémite – car discriminatoire, même « positivement » – au Parti Travailliste ? On peut aussi être perplexe quant au fait qu’Israël figure de manière si proéminente dans une définition dont le sujet est l’antisémitisme. Considérez ce scénario. Les Rastafariens (ou Rastas) afrocentriques, basés en Jamaïque, vénéraient l’empereur Éthiopien Haïlé Sélassié. Au début des années 1970, Sélassié s’est rendu coupable de crimes contre l’humanité, ayant été responsable d’une famine massive dans son pays qu’il a dissimulée. Si les Rastas formaient une Alliance internationale pour la mémoire de l’esclavage, et si cet organe mettait en place une définition de l’anti-rastafarianisme interdisant toutes critiques à l’encontre de l’Ethiopie, serait-il si difficile de se rendre compte que leur impulsion n’était pas de combattre « les préjugés et l’hostilité » contre les Rastas, mais plutôt d’immuniser leur Etat Sacré de tout examen légitime ?

On peut lire ceci dans la définition de l’antisémitisme par l’IHRA :

« L’antisémitisme est une certaine perception des Juifs, qui peut être exprimée via une forme de haine envers les Juifs. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme s’adressent aux individus Juifs ou non Juifs et / ou à leurs biens, aux institutions communautaires juives et aux installations religieuses. »

Il est largement admis que cette définition incohérente, illettrée et maladroite ne fournit aucune indication sur ce qui constitue de l’antisémitisme. Elle stipule que c’est « une certaine perception », mais cette « certitude » s’avère plutôt incertaine, car « elle peut être exprimée via une forme de haine envers les Juifs », ce qui revient à dire qu’elle peut également ne pas l’être. Mais le fait est qu’il est impossible de définir l’antisémitisme. En outre, même si une définition intelligible était conçue, son utilité serait douteuse, sinon celle d’être jetée au visage comme une épithète flétrissante. Les termes péjoratifs ne font pas avancer grand-chose. Autrement dit, leur avantage supplémentaire, leur valeur ajoutée, est de zéro ; si on s’en dispensait, personne n’y perdrait quoi que ce soit.

Le terme antisémitisme est généralement défini comme « l’hostilité envers les Juifs en tant que Juifs ». Mais un antisémite nierait qu’il déteste les Juifs en tant que Juifs ; il dirait plutôt que c’est à cause de tel ou tel trait négatif inhérent à eux qu’il les hait – la parcimonie, le clanisme, l’arrogance. Il en va de même pour le raciste qui déteste les Noirs. Il objecterait sans doute que son aversion ne découle pas du fait qu’ils sont Noirs, mais bien parce que ce sont des voleurs et des violeurs. La question est alors empirique. En d’autres termes, une telle accusation ne peut être réfutée par l’épithète « vous êtes un raciste ». Une telle réplique clôt la discussion au moment même où elle est la plus nécessaire. Ne serait-ce pas un manquement au devoir si un enseignant étiquetait de manière abusive un élève qui ne ferait qu’exprimer de bonne foi un avis politiquement incorrect ? L’un des rôles d’un parti politique, et pas des moindres, est d’ordre pédagogique, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. « Un homme insulte, suppose Malcolm X, parce qu’il n’a pas les mots pour dire ce qu’il pense. » On peut observer quelque chose de similaire chez ceux qui, par réflexe, lancent des épithètes comme « antisémite » ou « raciste ». Ces insultes ne sont que des substituts rachitiques, ignorants et débraillés de la dialectique rationnelle. Si celui qui y recourt a la chance de posséder les outils intellectuels pour s’engager dans une telle dialectique, c’est en outre un manquement inexcusable.

Il est probablement juste que les personnes foncièrement intolérantes et pétries de préjugés soient insensibles à la raison, et qu’il est donc vain de tenter de les en dissuader. « Si vous ne pouvez pas convaincre un fasciste, a déclaré Léon Trotski, familiarisez sa tête avec le trottoir. » Mais qui est parfait au point de n’avoir absolument aucun des préjugés « locaux » ? Il ne peut certainement pas être juste de penser que toute croyance irrationnelle est, par essence, imperméable à la raison. « La passion antisémite, a déclaré Jean-Paul Sartre dans Réflexions sur la question juive, devance les faits qui devraient la faire naître. » Si cela était vrai, il serait inutile de la contrer par des faits. Mais Sartre ne dessinait que le portrait interne des antisémites farouches, pour qui la bigoterie était le fruit empoisonné d’une « attitude globale » et d’une « conception du monde », née en définitive d’une « peur devant la condition humaine ». Dans le cours ordinaire des événements, parmi les spécimens ordinaires de l’humanité, la raison conserve son pouvoir de persuasion ; ou, en tout état de cause, il n’existe aucun motif a priori pour renoncer à essayer de dialoguer, encore moins pour remplacer le pour ou contre par des épithètes totalement et intrinsèquement inadéquates.

Dans un raffinement de la définition commune, le philosophe britannique Brian Klug propose que l’antisémitisme soit défini comme « une forme d’hostilité envers les Juifs en tant que Juifs, où les Juifs sont perçus comme autre chose que ce qu’ils sont ». Elle devient néanmoins une question empirique requérant une approche empirique : est-ce que les Juifs en général sont autre chose que ce qu’ils sont perçus être ? Mais il y a une autre faille dans la définition de Klug. Les Juifs allèguent souvent que les antisémites leur en veulent parce qu’ils sont plus intelligents et donc plus accomplis. En fait, Wilhelm Marr, qui a inventé le terme d’antisémitisme, a décrit les Juifs comme « flexibles, tenaces et intelligents » (bien que dans un excès destructeur). Après tout, ils ont peut-être mis le doigt sur quelque chose : les Juifs pourraient être supérieurs aux autres. Le QI moyen des Juifs ashkénazes est nettement supérieur à celui de tout autre groupe ethnique dans le monde. Mais si, selon Klug, l’antisémitisme est la perception des Juifs comme « autre chose que ce qu’ils sont », alors le ressentiment viscéral de l’antisémite face aux Juifs ne saurait être antisémite – car il correspondrait à une réalité.

Le code de conduite du Parti Travailliste a jusqu’à présent fidèlement honoré son héritage libertaire en permettant à toutes les idées, même les plus bizarres ou les plus nocives, de se faire entendre. Sous l’impulsion des Juifs anti-Corbyn du Parti Travailliste, ses dirigeants ont ajouté au code des tombereaux de boue verbale qui ont pollué le principe vénérable de la liberté d’expression. Maintenant, les élites juives britanniques terrorisent Corbyn pour qu’il accepte une prétendue définition de l’antisémitisme qui, premièrement, est et ne peut être que du charabia, deuxièmement, constitue un traitement de faveur ethnique exemplaire, troisièmement, n’est pas seulement inutile, mais étouffe un débat vital, et quatrièmement, n’a presque rien à voir avec l’antisémitisme et presque tout à voir avec la volonté de protéger Israël de condamnations légitimes. En somme, pour désintoxiquer son code de conduite, le Parti Travailliste devrait jeter le texte révisé aux ordures, rejeter dans son ensemble et dans toutes ses parties le texte de l’IHRA et revenir à ses racines radicales.

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La définition de l’antisémitisme par l’IHRA comprend 11 exemples. Sept d’entre eux concernent la critique d’Israël. Si le Parti Travailliste adopte ces tabous, les recherches universitaires sérieuses seront abolies, tandis qu’Israël deviendra le bénéficiaire d’un double standard pernicieux. Considérez ces exemples d’antisémitisme allégué tirés du texte de l’IHRA :

« Refuser au peuple juif son droit à l’autodétermination, par exemple, en affirmant que l’existence de l’État d’Israël est une entreprise raciste. » Mais selon Benny Morris, le plus grand historien israélien, « le transfert [c.-à-d. l’expulsion des Palestiniens] était inévitable et inhérent au sionisme », tandis que selon l’écrivain israélien Ari Shavit, dans son best-seller largement plébiscité, Ma Terre promise, « Si le projet sioniste devait aboutir, Lydda (ville palestinienne où un massacre de la population arabe – hommes, femmes et enfants – a été perpétré en 1948) devait disparaître. » En somme, si la création d’Israël entraînait nécessairement un nettoyage ethnique de la population autochtone, la réalisation du droit du peuple juif à l’autodétermination ne pouvait être qu’une entreprise raciste.

« Appliquer deux poids, deux mesures en exigeant d’Israël un comportement qu’on n’attend ni ne demande à aucune autre nation démocratique. » Mais loin d’imposer à Israël une norme plus stricte, les détracteurs de l’Etat hébreu n’ont fait que dénoncer  l’immunité inégalée d’Israël. Par exemple, depuis 1979, le Conseil de sécurité des Nations Unies a condamné à plusieurs reprises la politique israélienne de construction de colonies de peuplement dans les territoires palestiniens occupés, qualifiée de « violation flagrante » du droit international, tandis qu’en 2004, la Cour internationale de Justice avait unanimement déclaré que les colonies de peuplement israéliennes « constituaient une violation du droit international ». Cependant, Israël persiste dans sa politique de colonisation, tandis que l’ONU, qui a imposé à maintes reprises des sanctions à d’autres États membres, n’en a jamais imposé à Israël, même si sa politique de colonisation constitue un crime de guerre et un crime contre l’humanité au sens du Statut de Rome de la Cour pénale internationale.

« Utiliser les symboles et les images associés à l’antisémitisme classique (par exemple, les affirmations selon lesquelles les Juifs ont tué Jésus ou les accusations de meurtre rituel d’enfants chrétiens) pour caractériser Israël ou les Israéliens. » Mais la hasbara (propagande) israélienne elle-même exploite à l’envi et sans aucune pudeur l’accusation de « meurtre rituel » afin de faire taire les critiques en inversant ses effets. Ainsi, la simple mention des enfants palestiniens réellement tués par Israël entraîne généralement des inversions accusatoires de « campagne mondiale d’accusations de crimes rituels contre Israël ».

« Établir des comparaisons entre la politique israélienne contemporaine et celle des nazis. » Mais d’une part, sur tout le spectre politique, les Israéliens font librement ces analogies qui font frémir, tandis qu’Israël a officiellement et systématiquement décrit ses antagonistes comme des réincarnations d’Hitler – qu’il s’agisse de l’Egypte de Nasser, de l’Irak de Saddam Hussein, de l’Iran, du Hezbollah ou du Hamas, tous ont été traités de nazis. En effet, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a, défiant de manière folle l’exigence d’avancer le moindre élément de preuve, déclaré que l’Iran pouvait représenter une menace encore plus grande pour l’humanité que Hitler, et que l’Holocauste a été conçu et orchestré par un dirigeant palestinien, et non par Hitler.

« Tenir collectivement les Juifs pour responsables des actes de l’État d’Israël ». Mais en se présentant comme l’État-nation du peuple juif, Israël lui-même implique collectivement les Juifs dans ses actions, tout comme Netanyahu implique collectivement les Juifs lorsqu’il se désigne comme le « représentant du peuple juif tout entier. » [Partout dans le monde, les Juifs qui soutiennent farouchement Israël et accusent ses critiques d’antisémitisme ne font que donner crédit à l’amalgame Israël / Judaïsme.]

En somme, ces exemples d’antisémitisme prétendument caché derrière des critiques d’Israël comprennent des descriptions factuelles précises de critiques d’Israël (premier exemple), des descriptions factuelles inexactes de ses détracteurs par ses chiens de garde (second exemple), et des pratiques douteuses dont Israël est lui-même, sinon plus, du moins tout aussi coupable que ses critiques (troisième, quatrième et cinquième exemples). Si le Parti Travailliste adopte cette définition de l’antisémitisme, il deviendra une dupe volontaire de la hasbara israélienne ; cela déshonorera les nobles traditions du Parti ; et cela trahira la promesse de Jeremy Corbyn de mettre le Parti sur un nouveau chemin de défense de la vérité et de la justice, où qu’elles se trouvent et quel que soit le prix à payer.

[*] Je remercie Maren Hackmann-Mahajan, Deborah Maccoby et Jamie Stern-Weiner pour leur contribution.

Fils de survivants d’Auschwtiz et du Ghetto de Varsovie, autorité internationale sur le conflit israélo-palestinien, Norman Finkelstein est notamment l’auteur de L’Industrie de l’Holocauste : Réflexions sur l’exploitation de la souffrance des Juifs.

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